Point

# Posté le samedi 11 août 2007 19:35

Mes yeux.

Mes yeux.
Je suis un corps. Et je suis un intermédiaire, messager, traducteur, au service d'une âme qui ne parle pas votre langue.

L'âme ne sait qu'un langage au delà des mots. Ces vulgaires petites particules qui ne font qu'imiter ce qu'ils appellent communément émotion. De fades substituts dont le devoir est de la mettre en forme pour lui donner vainement une représentation concrète, afin qu'elle devienne plus simple à comprendre, pour vous, pauvres humains que vous êtes.
Vous, et votre perpetuel désir de savoir l'inaprochable, d'interpréter les codes imperceptibles, d'inventer pour élucider l'abstrait. Vous, dans votre demeure, enfermés au fond de cette terne caverne, où danse un feu de joie, où ne sont visibles que les ombres de l'insaisissable réalité : d'apparentes silouhettes diformes, issues de ce vague éclairement illusoire.
L'âme ne sait qu'un langage, qui n'est pas le vôtre. Celui d'un monde diurne, à l'extérieur de la caverne. Alors, je suis la flamme et je vous retranscris formellement ces chimères, ces reflets, de l'autre côté du fond, dans la pénombre abyssale.
Inspiré dans l'oeil du cyclone, expiré au coeur de l'écrit vain...

Je suis un corps. Mais l'âme qui me réside ne réagit pas en parfaite harmonie avec moi, qui me retrouve limité dans mes mouvements, en désaccord avec ses demandes, ses attentes. Je ne puis poursuivre son rythme comme il se devrait. Parfois même, je ne la suis pas. Elle est très exigeante, vous comprenez, même si, suite à la venue de désirs refoulés, elle a su la patience.
Je suis une barrière à sa libération. Je suis un obstacle à son épanouissement. Cette si belle fleur qui a tant de pétals à déployer au grand jour...

Je suis un corps. Elle m'en veut quelque part...C'est pourquoi elle me fait subir le sort de ses capacités, et je me retrouve pantin épris d'une folie sans bornes, arrêté par l'excès de vitesse. Je me dois de ralentir mais c'est elle qui me brusque, parce qu'elle avance trop vite et la route n'est pas toujours fluide.
C'est là qu'elle me maitrise, me contrôle, s'empare de moi, jusqu'à l'épuisement.

Elle est le démon qui me possède. Je suis un esclave soumis à sa domination. Et pourtant, je suis sa prison.
Mais quelques bribes de son sang dégoulinent par delà les barreaux qui l'encerclent pour regagner cette feuille où j'imprime ces mots.

Je suis un corps. Et parfois, c'est moi qui lui en veut, de m'imposer sa présence. Je voudrais dormir. Mais je sais que paradoxalement, je la fais vivre et vous traduis ce qu'elle me murmure aux creux de mon oreille, sous l'accablements de ses journées moroses, à travers ma perpetuelle attente d'une heure qui ne viendra jamais.

Je suis un corps et je la sens monter, descendre, hurler son désir de vivre et de m'anéantir. Je la ressens projeter de me dévaster.

Dès fois, moi aussi, je voudrais être libre...

Ouvrez les yeux ! Et vous verrez l'âme qui m'habite. Lorsque je chante, lorsque je ris, lorsque je pleure. Que je mette un masque, ou que je le retire, vous aurez toujours la possibilité de l'entrapercevoir, son miroir : mes yeux.

# Posté le vendredi 07 juillet 2006 21:25

Modifié le lundi 04 juin 2007 03:51